Visite touristique des toilettes en Ouganda : une plongée au cœur de l’assainissement total piloté par la communauté

Date: 27th October 2015

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Patrick England, qui a récemment rejoint le secrétariat du Fonds Mondial pour l’Assainissement, s’est rendu en Ouganda afin de participer à une mission de partage des connaissances. Cette visite s’est révélée une occasion unique de découvrir au plus près l’assainissement total piloté par la communauté. Voici son récit.

Un membre de la communauté de Koboko en train de construire ses latrines pour mettre fin à la défécation à l’air libre. Crédit: Ronnie Rwanwanja

Les visiteurs de Madagascar et du Canada avec les « leaders naturels » du district d’Amuria qui se sont proposés avec enthousiasme pour aider d’autres membres de leur communauté à construire des latrines conformes à la FDAL. Crédit: Ronnie Rwanwanja

Lorsque je me suis engagé dans le domaine du développement international, j’étais loin de m’imaginer que le mot « déjections » allait faire partie de mon vocabulaire professionnel courant. Mais en tant qu’analyste chargé de l’appui au portefeuille du Fonds Mondial pour l’Assainissement (GSF) du WSSCC (Conseil de Concertation pour l’Approvisionnement en Eau et l’Assainissement), ma mission consiste à recueillir et à consigner des informations sur tout ce qui a trait aux déjections : comment les communautés traitent ce problème, et comment aider nos partenaires de programme à faire face à l’aggravation de la crise mondiale de l’assainissement et de l’hygiène. C’est ainsi qu’en juin 2015, à l’occasion d’un échange interprogrammes avec l’Ouganda, je suis devenu pour la première fois un « professionnel du tourisme des toilettes » pour le GSF.

Un membre de la communauté de Koboko en train de construire ses latrines pour mettre fin à la défécation à l’air libre. Crédit: Patrick England/WSSCC

Un membre de la communauté de Koboko en train de construire ses latrines pour mettre fin à la défécation à l’air libre. Crédit: Patrick England/WSSCC

Juste avant mon voyage en Ouganda, je travaillais avec Concern Universal, l’Agence d’Exécution du GSF au Nigéria. J’aidais à la réalisation des études de cas et au recueil des enseignements tirés pour le programme de promotion de l’assainissement et de l’hygiène en milieu rural soutenu par le GSF au Nigéria, qui mène des activités d’assainissement total piloté par la communauté dans le sud-est du pays. Comme en Ouganda, le programme soutenu par le GSF au Nigéria est entièrement géré et mis en œuvre par des organismes publics. Toutefois, pour les agents et fonctionnaires locaux, la philosophie participative, spontanée et dynamique des activités d’assainissement total piloté par la communauté contraste souvent avec les décennies passées à construire des toilettes. Non seulement celles-ci doivent déclencher une amélioration des comportements d’assainissement et d’hygiène au sein même des populations, mais elles doivent également inciter les autorités publiques à créer des environnements favorables aux communautés, pour qu’elles progressent sur l’échelle de l’assainissement.

Quand les voyages d’étude se rencontrent : l’échange interprogrammes du GSF
Un peu assommé après deux jours de voyage de Calabar à Kampala, je rencontrais mes nouveaux collègues ougandais dans le district rural de Pallisa. Ils étaient accompagnés par une délégation du programme soutenu par le GSF à Madagascar. Il y aurait beaucoup à écrire sur ce groupe de médecins/soldats de l’assainissement malgaches, mais disons simplement qu’ils connaissent leur affaire. Pour eux, l’assainissement total piloté par la communauté n’est pas seulement une méthode pour accroître la couverture en matière d’assainissement et réduire la mortalité des enfants de moins de cinq ans ; c’est une philosophie tournée vers l’action positive, qui constitue la base d’un mouvement visant à améliorer la santé dans des pays entiers. Surtout, les populations elles-mêmes doivent s’approprier entièrement l’initiative – un point qui ne cessera d’être souligné tout au long de nos visites de districts en Ouganda.

Carte des districts visités en Ouganda, basée sur l'image récupérée sur d-maps.com.

Carte des districts visités en Ouganda, basée sur l’image récupérée sur d-maps.com.

Notre programme d’échanges nous a amenés à traverser tout le pays – des rives du Lac Victoria aux forêts qui bordent la frontière avec la République démocratique du Congo – afin d’aider le personnel des bureaux de santé des districts à améliorer leur méthode d’assainissement total piloté par la communauté. Sous la direction des médecins malgaches, chaque visite comprenait un examen systématique des pratiques existantes, une démonstration concrète des bonnes pratiques de déclenchement et de suivi, et une auto-analyse critique par le personnel de santé en vue d’améliorer leur engagement envers les populations. Comme au Nigéria, où des décennies de construction de latrines et de sensibilisation à la santé n’eurent aucun impact significatif, ce processus d’apprentissage intensif consistait à « déprogrammer » les anciens comportements des agents de sensibilisation de l’administration locale.

Des représentants du programme du Fonds d’Appui pour l’Assainissement (FAA) à Madagascar montrent comment encourager l'assainissement total piloté par la communauté dans le district d’Amuria. Crédit: Patrick England/WSSCC

Des représentants du programme du Fonds d’Appui pour l’Assainissement (FAA) à Madagascar montrent comment encourager l’assainissement total piloté par la communauté dans le district d’Amuria. Crédit: Patrick England/WSSCC

Par rapport au Nigéria, où un quart de la population pratique la défécation à l’air libre, le niveau de couverture en matière d’assainissement est relativement élevé en Ouganda (où seulement 7 % de la population la pratique)[1]. C’est ce que je pus vérifier en observant le nombre de latrines bien construites lors de nos visites dans les communautés rurales. Jusqu’alors, il ne m’était jamais venu à l’idée que des toilettes pouvaient être esthétiques : murs soigneusement lissés et polis, ornés de délicats motifs peints au charbon et à la boue rouge, et surmontés d’un toit de chaume. Dans le district de Koboko, une vieille dame nous montra avec fierté comment elle se servait d’une herbe locale pour donner au sol de ses toilettes un aspect brillant. Pour autant, la présence de toilettes – même celles richement décorées – ne signifiait pas que ces communautés avaient mis fin à la défécation à l’air libre. Ainsi, ces latrines restaient souvent inutilisées, notamment pendant la saison des plantations et des récoltes. Par ailleurs, du fait de l’absence de protection adéquate contre les mouches et d’installations pour se laver les mains, les membres de la communauté continuaient à consommer, sans le vouloir, leurs déjections ainsi que celles des autres.

Le cœur du problème était le suivant : les agents de sensibilisation résumaient les trois critères de l’assainissement total piloté par la communauté – pas de défécation à l’air libre, latrines protégées contre les mouches et lavage des mains au savon/à la cendre aux moments cruciaux – à de simples questions d’infrastructure. Si des ménages étaient en théorie parvenus à atteindre les critères de fin de défécation à l’air libre (FDAL), on pouvait toutefois constater, compte tenu de la saleté des latrines ou de l’absence de couvercle pour fermer le trou de la fosse et le protéger des mouches, que le matériel sanitaire se réduisait davantage à un objet cérémonial qu’à un dispositif permettant de bloquer la chaîne de transmission fécale-orale.

Latrines peintes dans le district de Kumi. Crédit: Patrick England/WSSCC

Latrines peintes dans le district de Kumi. Crédit: Patrick England/WSSCC

Artiste local peignant les armoiries de l’Ouganda sur le mur de sa cuisine avec du charbon et de la boue rouge. Crédit: Patrick England/WSSCC

Artiste local peignant les armoiries de l’Ouganda sur le mur de sa cuisine avec du charbon et de la boue rouge. Crédit: Patrick England/WSSCC

Au cœur de la fin de la défécation à l’air libre : bien plus que du matériel
Dans certains cas, la persistance des agents de santé gouvernementaux à se concentrer sur le matériel sanitaire vouait le processus dynamique de changement comportemental à l’échec avant même qu’il ait pu commencer. Ainsi, dans un district où un programme d’assainissement avait récemment mené à bien un projet pilote de sensibilisation à l’assainissement, nous apprîmes que des toilettes améliorées avaient été mises en place dès la fin de la première session de déclenchement. L’hypothèse plutôt naïve qui sous-tendait cette démarche semblait sortie tout droit d’un manuel néoclassique d’introduction à la microéconomie : « le déclenchement a provoqué un déplacement de la courbe de la demande de produits sanitaires vers la droite, ce qui signifie qu’il faut introduire immédiatement l’offre de produits sanitaires ». Outre le fait que la stimulation de la demande d’assainissement amélioré ne s’arrête pas à l’opération de déclenchement initiale, le coût exorbitant de ces installations améliorées (jusqu’à 120 dollars par toilette) a découragé les communautés de poser le pied sur le premier barreau de l’échelle de l’assainissement : l’adoption de simples latrines à fosse. De plus, au lieu de s’inspirer des techniques locales, ces toilettes étaient créées à partir de modèles conçus en Asie et expédiés depuis un centre de conception de latrines situé à Kampala ! La promotion de ces infrastructures coûteuses était en outre conçue en conformité avec la compréhension qu’avait le gouvernement de la FDAL, qui impliquait notamment d’éviter l’effondrement des latrines dans les zones saturées d’eau.

Comme me l’expliqua l’équipe malgache, les consignes en matière de matériel ou de comportement transfèrent la responsabilité d’atteindre les objectifs de FDAL à des tiers plutôt qu’aux membres de la communauté eux-mêmes. Mais une fois déclenchée, la communauté trouvera toujours les solutions les plus innovantes. Pour le district d’Amuria, l’événement « déclencheur » se produisit lorsqu’un membre de la communauté appelé Peter expliqua combien ses latrines conformes à la FDAL avaient résisté malgré l’abondance des pluies saisonnières. Lorsqu’on lui demanda comment ses toilettes étaient construites, il répondit qu’il les avait construites il y a plus d’un an en utilisant une superstructure plus large soutenue par un monticule de terre, afin de prévenir leur effondrement. Voilà un authentique ingénieur communautaire ! Pour un coût quasi nul et sans aide extérieure, Peter avait construit des latrines durables et conformes à la FDAL. Ce qui importait n’était pas tant la disponibilité ou l’accessibilité financière des infrastructures d’assainissement, mais le souhait persistant de ne pas consommer ses propres déjections ou celles des autres. Godfrey, l’inspecteur sanitaire du district d’Amuria, résuma ainsi ce que son équipe avait appris : « désormais nous savons que la FDAL n’est pas qu’une question d’installations… C’est un état d’esprit envers nous-mêmes et envers les communautés. La FDAL, il faut l’avoir dans le cœur ! ».

Des chants, de la danse et « Cotton Eye Joe » : gagner la confiance de la communauté
Une autre difficulté importante à laquelle sont confrontés les agents de sensibilisation à l’assainissement total piloté par la communauté de l’administration locale provient des liens souvent fragiles qu’ils entretiennent avec les populations. C’est notamment le cas lorsque la gouvernance manque de transparence et ne rend pas de comptes à la population, et que le système de service public est propice aux abus. Au Nigéria, les fonctionnaires locaux de la salubrité environnementale menaçaient régulièrement de poursuites, demandaient des pots-de-vin ou organisaient des passages à tabac sur-le-champ si un ménage n’était pas équipé de toilettes. Pour éviter ces lourdes sanctions, les communautés offraient aux fonctionnaires du vin de palme et de la nourriture, institutionnalisant ainsi la corruption, créant du ressentiment, et échouant à améliorer l’assainissement et l’hygiène. Cependant, à mesure que la méthode participative de l’assainissement total piloté par la communauté commence à faire évoluer le contrat social entre les agents chargés de l’assainissement et les membres de la communauté, les anciens ennemis deviennent alliés dans la mission visant à mettre fin à la défécation à l’air libre. Dans de nombreuses zones de l’Ouganda, les arrestations pour non-construction de toilettes demeurent pourtant courantes. Une communauté d’Amuria a indiqué que lorsque les habitants entendaient une moto venant de la direction administrative du district, ils couraient se cacher dans la forêt !

« L’ingénieur communautaire » Peter (à gauche) signant un « contrat d’amitié » avec le personnel du Bureau de la santé du district d’Amuria. Crédit: Patrick England/WSSCC

« L’ingénieur communautaire » Peter (à gauche) signant un « contrat d’amitié » avec le personnel du Bureau de la santé du district d’Amuria. Crédit: Patrick England/WSSCC

Habitants et personnel du Bureau de la santé du district d’Amuria. Crédit: Joelina Ratefinjanahary

Habitants et personnel du Bureau de la santé du district d’Amuria. Crédit: Joelina Ratefinjanahary

Par conséquent, l’instauration de la confiance est l’une des composantes les plus importantes de l’assainissement total piloté par la communauté, notamment lorsque celui-ci est encouragé par les organismes publics. Pour aider à établir des partenariats constructifs avec les communautés, l’équipe malgache a présenté son propre outil essentiel : le « suivi Mandona ». Mandona – qui signifie « pousser » en malgache – remplace les traditionnelles inspections à domicile par des rassemblements communautaires afin de redéclencher la communauté et de l’amener à effectuer de petites actions faisables et indépendantes, en vue de créer un modèle de latrines conformes à la FDAL. Non seulement la méthode Mandona relance l’action collective visant à mettre fin à la défécation à l’air libre, mais en se nourrissant de l’énergie, de l’enthousiasme et de la participation des populations, elle offre une occasion unique de déconstruire la dynamique de pouvoir et de créer une relation solide avec les membres de la communauté. Cliquez ici pour en savoir plus sur cette approche et sur les autres innovations du programme soutenu par le GSF à Madagascar.

L’un des moments les plus mémorables de mon voyage fut lorsque l’équipe malgache, les agents de santé du district d’Amuria et un Canadien un peu gêné – moi – nouèrent un lien durable avec la communauté lors d’une démonstration de la méthode Mandona. Tout au long de notre visite, nos chaleureux hôtes nous accueillirent avec des chansons et des danses diverses. Répondant joyeusement aux sollicitations de la communauté, les Malgaches se lancèrent à leur tour dans une interprétation animée d’un chant de leur pays. Rapidement, tout le monde se mit à chanter, danser et rire ensemble. Puis l’assistance réclama une chanson de « muzungu » (blanc). J’avais la pression ; après les chansons et les danses traditionnelles que nous avait fièrement présentées la population, il me fallait un air capable de saisir aussi bien l’infinie richesse que la profondeur de la culture canadienne. Le rythme devait aussi être entraînant, simple et dansant. Bryan Adams ? Je ne concevais pas le « air guitar » comme une danse. Shania Twain ? Malheureusement je manquais de voix. Justin Bieber ? Je préfère encore oublier qu’il est canadien. Je cogitais sans relâche pour essayer de trouver une chanson qui pourrait faire l’affaire. J’optai finalement pour un classique des matchs de hockey : « Cotton Eye Joe ». Et là, au beau milieu de la campagne ougandaise, la population et les fonctionnaires, unis, tapaient dans les mains, sautillaient bras dessus bras dessous et dansaient joyeusement.

Des membres de la communauté chantant et dansant pendant une visite de sensibilisation dans le district d’Amuria. Crédit: Patrick England/WSSCC

Des membres de la communauté chantant et dansant pendant une visite de sensibilisation dans le district d’Amuria. Crédit: Patrick England/WSSCC

Ce fut bien sûr un moment très amusant, mais qui soulignait aussi à quel point la confiance est indispensable pour une sensibilisation efficace à l’assainissement total piloté par la communauté. Tout de suite après notre intermède musical et dansant, quatre leaders naturels se portèrent volontaires pour aider les membres âgés de la communauté à améliorer leurs toilettes. Souriante, la communauté accueillait avec enthousiasme le retour du Bureau de la santé du district d’Amuria deux semaines plus tard, lorsque toute la communauté avait mis fin à la défécation à l’air libre.

Le sujet des déjections est toujours amusant : le personnel du Bureau de la santé du district et des habitants du district de Koboko. Crédit: Patrick England/WSSCC

Le sujet des déjections est toujours amusant : le personnel du Bureau de la santé du district et des habitants du district de Koboko. Crédit: Patrick England/WSSCC

Chaque visite de district contribua à transformer visiblement la mentalité du Bureau de la santé. Chacun avait intégré « l’esprit » de l’assainissement total piloté par la communauté en tant que démarche communautaire, et élaborait ses propres plans d’action pour améliorer son engagement auprès des communautés. Dans de nombreux cas, notre échange a motivé la prise d’initiative. Ainsi, Jurna, l’inspecteur sanitaire volubile du district de Koboko, s’engagea à aider personnellement cinq communautés à mettre fin à la défécation à l’air libre afin de montrer l’exemple à son équipe.

C’est ce processus d’apprentissage intensif qui rend unique le Fonds Mondial pour l’Assainissement. Au lieu d’une approche axée sur les donateurs, qui impose des programmes à distance avec des objectifs rigides, des structures de travail et des tableaux (de plus en plus gérés par le secteur en plein essor des cabinets privés de conseil en développement), le GSF promeut l’apprentissage pratique, le partage et le soutien afin d’obtenir des résultats durables. C’est pourquoi les organisations et les agences qui travaillent avec le GSF ne sont pas considérées comme des prestataires – ou des « fournisseurs » pour reprendre les termes effrayants utilisés dans le nouveau discours sur le développement – mais comme des partenaires à qui on accorde une flexibilité suffisante pour pouvoir adapter leurs programmes en fonction de leur propre contexte. Cliquez ici si vous souhaitez savoir ce qui fait la particularité du GSF.

[1] Voir les dernières données du Programme commun OMS/UNICEF de surveillance de l’eau et de l’assainissement : http://www.wssinfo.org/fileadmin/user_upload/resources/JMP-Update-report-2015_English.pdf

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